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Notre foi interrogée par les mutations culturelles

 

 

Quand la volonté de vivre est plus forte que la violence subie par une esclave.

 

 

Bakhita par Olmi Véronique Olmi raconte la vie romancée de Bakhita née à Olgossa  au Darfour (Albin Michel 2017). Son village a été pris d’assaut par des marchands d’esclaves. A 7 ans, Bakhita a été arrachée à sa famille, séparée de sa mère et de sa sœur jumelle. Après un long périple au cours de laquelle certains esclaves meurent d’épuisement, Bakhita est témoin de la mort brutale d’une femme et de son enfant. Bakhita « voudrait qu’on leur ordonne de creuser la terre pour y coucher la maman et son enfant. Elle voudrait qu’on leur ordonne de chanter. Elle voudrait que quelque chose ici, au milieu des pierres, vienne des hommes. Ila al’aman !  Elle recommence à marcher. Comme les autres. Elle obéit. Elle ne sait plus où sont les vivants et où sont les morts. De quel côté est la vie. » Elle se souviendra toute sa vie de Binah, fille de son âge, avec qui elle a créé des liens très forts. Binah était sa chance de survie. Avec son amie, elle a réalisé son rêve, le rêve de chaque esclave. Elles ont fui. Elles avaient désobéi, elles avaient cette valeur-là, et cette force. Mais elles furent reprises

Quand Bakhita a grandi, elle n’est plus restée nue, le dos offert au fouet mais elle porta une tunique. Cette tunique était pour elle son voile de pudeur. Elle découvre alors que son corps n’appartient qu’à elle. Son corps, objet de profit et de tant de violences, lui était rendu, dissimulé aux autres, il devenait son secret. Son secret. C’était le premier.

              Elle a été vendue à une famille et mise au service des jeunes enfants. « Il fallait plaire aux petites maîtresses. Tout ce qu’elles voulaient. Tout ce qu’elles imaginaient. Les ordres. Les contre-ordres, les caprices et les fantasmes. Vivre pour obéir et plaire. Et se lever chaque matin avec un seul but : survivre à la journée. »  

Elle découvre la beauté de la nature et se demande pourquoi le monde est si beau alors que l’homme ne pense qu’à faire faire souffrir les autres et  les dominer. « On ne perd pas sa mère. Jamais. C’est un amour aussi fort que la beauté du monde, c’est la beauté du monde. »

              Véronique Olmi a écrit de cette partie de la vie de Bakhita comme un roman. En lisant cette partie du ‘roman’, on prend conscience que les esclaves n’étaient pas des sous hommes mais des êtres humains à part entière.

              Bakhita sera vendue à un diplomate italien qui va la traiter en respectant sa dignité humaine Devant rentré en Italie, Bakhita va lutter pour que la famille de ce diplomate ne se sépare pas d’elle. En Italie, elle sera confiée à une communauté religieuse. Elle deviendra la première religieuse africaine de cette congrégation. Sa vie de religieuse fait penser à celle de Bernadette de Lourdes qui vivra sa vie religieuse tout simplement au milieu des autres, ne jouissant d’aucun privilège de la part de ses  responsables.  

Bakhita a été canonisée par Jean-Paul II et élevée ‘Patronne du Darfour’.

 

Novembre 2017                        R. Pousseur

 

 

L’Eglise confrontée à un monde nouveau

 

Un monde nouveau naît sous nos yeux

Depuis des dizaines d’années, l’Eglise est confrontée à un monde nouveau. Conscient de cette situation, Jean XXIII avait pris l’initiative de convoquer les évêques du monde car  l’Eglise faisait face au monde qui ne parlait plus le même langage. Il ne se définit plus comme un monde religieux, n’étant plus pourvu d’un sens religieux de l’homme et de la société. Ce monde est rebelle à une  transcendance religieuse. Il se renferme sur sa finitude, soucieux surtout des fins temporelles et des biens matériels. Les sociétés modernes n’éprouvent plus le besoin d’un lien religieux pour s’unir. Le monde qui n’avait plus le même sens de l’homme.

 

La présence de Dieu à ce monde nouveau

 

Dieu ne réclame rien pour lui-même. La priorité pour Lui est de sauver l’homme qu’il a créé et que la société humaine se renouvelle. Dieu souhaite que les hommes se  comportent en hommes véritables; que les hommes s’aident mutuellement à vivre leur vie humainement et à croître en humanité, à se porter secours les une aux autres, à se faire serviteurs les uns des autres, à s’aimer comme des frères, à se pardonner. Dieu souhaite que chacun ait le souci des autres comme Lui a, par amour pour l’homme, le souci de chacun. L’amour et la liberté  façonnent l’homme à l’image de Dieu. Celui qui aime à la façon d’aimer de Dieu traverse les frontières, provoque à aller au-delà des frontières, de sa famille, de sa race et sa culture, de sa religion. C’est une véritable expérience du transcendant.

 

La mission de l’Eglise dans ce monde

 

Les hommes s’interrogent sur l’évolution actuelle du monde : quel est le rôle de l’homme dans l’univers ? Quelle est  la destinée ultime du cosmos et de l’humanité ? Comment éclairer les questions que l’homme se pose sur l’évolution du monde ? Comment révéler la dignité de chaque homme en qui est déposé un germe divin ? Comment manifester la puissance salvatrice que l’Eglise a reçue de son fondateur ?

Aujourd’hui, un certain nombre de responsables d’Eglise ont tendance à se replier sur sa tradition historique. Ils prétendent effectivement à une mission universelle de salut mais en ne pensant uniquement à la mystique. Les chrétiens doivent se considérer comme faisant partie d’un peuple ouvert, toujours en création avec l’humanité:

Les membres du concile Vatican II ont eu conscience que le monde contemporain s’était détourné de l’Eglise parce qu’elle ne lui proposait qu’un salut éternel et exclusivement religieux sans se préoccuper du salut terrestre alors que Dieu veut sauver tout ce qu’il a créé. Les chrétiens ne sont-ils pas appelés à s’unir à ceux et celles qui se battent pour un monde plus humain, plus juste, plus solidaires des pauvres ?

Le christianisme est né d’une rupture avec son milieu originel. Elle a été le moteur de l’émancipation de l’individu par rapport à la société et de la religion, moteur d’une société.   Il faut annoncer l’Evangile en termes de sens plutôt qu’en termes de salut éternel. Dans le mot ‘sens’ il y a une question d’origine et de destination.

Pour le Pape François, l’Eglise a comme priorité missionnaire d’être le reflet de Jésus-Christ et de témoigner de l’Evangile en parlant le langage des hommes de notre temps.

Novembre 2017                                 R. Pousseur

 

En quels termes la Bible aborde-t-elle la question du mal ?

 

 

 

       Viviane de Montalembert aborde la question du mal en s’éclairant de  la Bible. La couverture de son livre est illustrée par un condamné peint par Michel Ange. Le mal serait-il une personne condamnée au jugement dernier par Dieu ? Dans le prologue l’auteure annonce que la Bible commence avec Dieu qui a créé le ciel et la terre. Au début, il n’y a que Dieu. Ensuite l’homme est créé. Quand l’homme paraît, Dieu lui parle. La Bible situe l’homme devant Dieu dans un rapport d’altérité. Devant ce fait, l’homme doit se situer : soit il fait alliance avec Dieu, soit il refuse. « La Bible, à longueur des pages, déploie les circonstances de cette révélation des morts  par contraste avec les vivants. » (p 6)  Avec cette clef de lecture de la Bible, Viviane de Montalembert, « théologienne et fine lectrice du texte biblique éclaire plusieurs passages bien connus d’une lumière nouvelle et surprenante. » (Page de garde non signée.)  Est-ce que cette ‘fine lectrice de la Bible’ a-t-elle respecté le texte biblique ?

           La parole de Dieu dans la Bible est toujours incarnée à un moment de l’histoire d’un peuple et dans la culture de ce peuple. Aussi, il est indispensable de recevoir la Parole de Dieu en ayant conscience qu’elle est prononcée par des hommes et des femmes qui ne sont pas de notre culture ni de notre sensibilité.

 

Le récit de la création dans le livre de Genèse (chapitre 1)

 

Que dit les premières pages de la Bible ? En exil à Babylone, les juifs exilés découvrent une ville extraordinaire, culturellement très riche. L’architecture et les traditions culturelles dont les mythes sont d’une audace qui surprend les élites juives. Des sages  avaient réfléchi au problème du mal et avait exprimé leur recherche par un mythe. Le mal qui s’était abattu sur les exilés et le silence de Dieu nourrissaient leur prière :

 

« Combien de temps tu vas nous oublier ?

Combien de temps nous cacher ta face ?

Combien de temps aurons-nous l’âme en peine ?

Combien de temps notre ennemi sera-t-il le plus fort ?

… Donne-nous la lumière à nos yeux.

… Nous prenons appui sur ton amour… »

 

 Le mythe de la création que nous trouvons dans les premières pages de la Bible hébraïque a été réécrit par un sage juif en mettant l’accent sur l’attitude de Dieu face au mal qui sort du cœur de l’homme. Dieu crée l’homme et la femme à son image et leur confie la terre. Alors qu’Adam et Eve voulurent gérer la terre sans accepter de limites imposées par Dieu, ils se retrouvèrent seuls, fragiles et nus. Dieu entre en dialogue avec l’homme et la femme et leur fait des tuniques de peau qui les protégera et les en vêtit.

Plus tard, Caïn, figure du prédateur, tue son frère. La violence est dans le cœur de l’homme. Dieu marque d’un signe Caïn pour que personne ne le tue et pour casser le cycle de la violence. Caïn changea de territoire et devint constructeur de ville. Caïn est le père de la première civilisation. Sa descendance fut riche en créations : Yabal fut l’ancêtre de ceux qui vivent sous la tente et ont des troupeaux, son frère Yubal fut l’ancêtre de ceux qui jouent de la lyre et de chalumeau, Tubal fut l’ancêtre des forgerons en cuivre et en fer. (Gn. 4-17) Dieu sauvera Noé et la création du déluge et laissera un signe de paix dans le ciel, l’arc en ciel. Les sages juifs trouvent que les mythes sont un langage qui permet d’exprimer la foi en Dieu en ouvrant un chemin qui permet à chacun de réfléchir, d’ouvrir son cœur et d’accepter de changer sa vision de Dieu, du monde, des autres, de lui-même. La Bible ne trie pas les gens en ‘morts’ et ‘vivants’ mais préfère parler plutôt de force de la mort et du désir de la vie qui travaille le cœur de tout homme.

 

Dieu a sa façon de ne jamais abandonner ses enfants

 

  Dans ce mythe réécrit par un sage juif, Dieu est un Dieu qui se donne aux hommes pour qu’ils soient des vivants et des créateurs d’un monde plus humain. Les 10 commandements sont de la même veine. Ils provoquent le peuple à réfléchir avec sagesse et foi en la parole de Dieu avant d’entrer dans cette terre promise où coule le lait et le miel grâce au travail des habitants durant des générations. Le peuple de Dieu envahisseur aura à inventer un monde humain où l’envahisseur ne tuera pas, respectera les femmes, ne volera pas les biens appartenant aux habitants…  Le récit de la création souligne que Dieu, le créateur a façonné l’homme et la femme à son image capable d’inventer une terre nouvelle par amour pour l’humanité.

Quand Jésus a traité Pierre de Satan, lui a-t-il dit qu’il était mort, incarnant le mal ?          Jésus, lucide sur les forces du mal qui travaillent le cœur de chacun d’entre nous, a proclamé qu’il n’était pas venu pour juger. Il est parmi nous pour rendre visible l’amour universel de Dieu qui s’exprime par le pardon offert à tous ceux et celles qui ont un cœur ouvert. Dieu, jusqu'au bout, respectera la liberté de l’homme qu’il a associé à son œuvre créatrice et jusqu’au bout, Il prendra l’initiative de dialoguer avec chacun pour qu’il reste lucide sur les forces du mal qui sème la mort dans notre monde et pour que leur le désir de vivre transforme les hommes en frères d’un même Père.

 

Novembre 2017                             R. Pousseur

 

Les lumières de la religion

Jean-Marie Ferry

 

Dans l’introduction, Elodie Maurot, journaliste au journal La Croix interroge le philosophe Jean-Marc Ferry. Il introduit le débat par ce regard lucide sur notre société française : On pense en avoir fini avec les religions sauf dans ses formes fanatiques, extrêmes ou folkloriques. Les intellectuels ne les considèrent plus comme objet de pensée vivant. Et pourtant la philosophie a été longtemps indissociable d’un dialogue critique avec les religions.

             

Les problèmes sociaux ont du mal à trouver leur juste place.

 

La politique doit s’occuper de la société juste et de la vie bonne. (p 33) La religion a traditionnellement porté les questions relatives à la vie et à la mort, au bien et au mal, à la condition humaine. Devant ce constat, une question surgit : Qu’est-ce que les religions peuvent apporter à la vie des sociétés démocratiques ?

Le libéralisme a permis et permet la libération de la communication publique et de la discussion publique. Les citoyens ont appris à se comprendre et à se tolérer les uns les autres. 34 Mais les problèmes sociaux ont du mal à trouver leur juste place : les problèmes liés au débuts et à la fin de la vie, aux biotechnologiques, aux grèves d’organes, au mariage des personnes homosexuelles… Le politique était non compétant pour régler les questions touchant au sens de la vie. Il le a assigné à la sphère de la responsabilité individuelle et privée. (p 37) Mais la diversité croissante des valeurs et des visions du monde s’accentue. Les catégories non juridiques sont en jeu. Chacun est maître de son jugement de conscience en ce qui touche à la liberté individuelle mais pas ce qui touche à la vie.

 Face à ces questions qui laissent démunis, on recourt à des intuitions héritées de la religion. Peut-on vendre son corps, ses organes ? On ne parvient pas à justifier sa position. Notre système légal renvoie à une vision du monde qui a été organisée dans la religion. Si on ne consulte pas les religions, elles risquent d’être marginalisées, de servir de ralliement à des forces réactives. Les religions possèdent une grande et longue culture, de riches et profondes traditions, un savoir-faire dans la traduction des intuitions morales et des expériences spirituelles. (p 53) Nous avons du mal à justifier notre indignation quand nous apprenons qu’on risque d’euthanasier une personne dans le coma irréversible. Quels arguments pour justifier notre indignation ?  La tradition chrétienne à un concept original de la personne humaine : un être qui  est constitué de relations. La personne à un nom propre et est enduit d’huile comme un roi à son baptême. La religion est la source de certaines intuitions philosophiques. Les religions chrétiennes ont une dimension communautaire.

Il est un fait : La morale ne peut pas prendre le relais du droit. Il faut faire appel à une contribution aux religions dans l’intention d’avoir avec elles un dialogue consultatif. La religion est un protagoniste important pour des débats qui touche à la vie, la mort, à la souffrance morale, à la vulnérabilité, à la faute, à la culpabilité, au pardon, à l’amour, à la réconciliation,à la dignité humaine, au sens de l’existence. 68

 


 

Opinions et convictions peuvent s’opposer sans s’imposer aux autres

 

Si la religion n’est pas enfermée dans la sphère privée, opinions et convictions peuvent s’opposer mais sans chercher à s’imposer les unes aux autres. On a besoin de la ‘raison publique’ qui exprime un accord minimal.

Cet accord minimal demande la participation de tout citoyen  qui est destinataire et auteur du droit. L’esprit civique qui se traduit par une participation à une délibération qui est la seule source d’une culture publique de la liberté. Cette exigence va de pair avec la participation de chacun à l’évolution actuelle de la vie en société.

              Ne plus enfermé la religion dans la sphère privée exige une réflexion ambitieuse sur la modernité et l’avenir de nos espaces démocratiques en lien avec la question religieuse. Nous vivons une époque qui demande de recueillir le meilleur de la modernité et des traditions portées par les religions.

 

 

Les responsables religieux sont amenés à se remettre en cause

 

 

Revenir aux racines évangéliques de l’amour chrétien : que l’amour fasse son chemin sous une forme séculière dans la société. Jésus a révélé par sa vie que la seule grande force, la seule puissance du monde, c’est l’amour.

L’amour chrétien ne se confond pas avec l’amour passion ni une réalité sentimentale ou d’affectif. L’amour met l’autre à la hauteur de soi-même. Le souci de l’autre st égal au souci de soi-même. L’amour est universel et au dessus de toute loi. L’amour chrétien embrasse le monde comme un être très chair. En répondant à l’amour du Père en l’aimant, le chrétien aime les hommes comme des frères. L’amour du Père sera retrouvé à travers l’amour entre frères. L’amour qui décentre l’homme le libère de l’angoisse de la mort.

 

 

Les religions doivent se rendre poreuse, perméables et sensibles aux raisons séculières. On accueil les raison des autres dans sa propre raison non pas pour arriver à un compromis mais à un consensus. 69  « La sortie de l’impasse consiste donc à demander au croyant de poser, d’un point de vue pratique, que l’autre en sait autant que lui et qu’il peut apprendre de lui dans le dialogue. Il ne s’agit pas de sacrifier la vérité à la convivialité.

Dans le rapport entre religieux et politique, on est face à un problème de traduction sérieux. Nous avons tous une pensée religieuse enfouie, un fond archaïque de croyances, une grammaire narrative semble ouverte… comme les paraboles…

 

Septembre 1017                                                                  Robert Pousseur

 

 

 

Nos échecs peuvent être source de vie nouvelle. Nos réussites ?

 

 

 

 

 Charles Pépin, philosophe, nous offre un livre qui peut nous aider à faire le bilan de cette année avec des yeux neufs.   ‘Les vertus de l’échec’ est un livre très plaisant à lire car il interroge le lecteur ou la lectrice en faisant allusion aux nombreux faits tirés de la vie toute ordinaire. Pour ne prendre qu’un exemple dans le tennis. Richard Gasquet, ‘le petit Mozart du tennis français’ est opposé à Rafael Nadal à Tarbes en 1999. Ils ont tous les deux 13 ans et disputent la demi finale du tournoi de tennis des Petits As. « Grâce à ses gestes parfaits et la beauté de son revers à une main, l’agressivité de son jeu furent pour son adversaire autant de blessures narcissiques. Après avoir serré la main de  Richard Gasquet, l’adolescent se laisse tomber sur sa chaise, sonné. »

              C’est parce que Nadal a échoué et s’est remis en cause qu’il a réussi dans ce sport et est devenu un champion. Il a résiste au réel qu’a été sa défaite. C’est parce qu’il s’est interrogé, qu’il a réfléchi et rebondi que son échec a été pour lui le chemin pour s’accomplir. Gasquet a terminé en vainqueur mais ce n’est pas remis en question. Après cette victoire qui l’a confirmé, combien a-t-il gagné de tournois ?

Thomas Edison, qui a inventé l’ampoule électrique, a du supporter des milliers échecs. Il disait à ses collaborateurs « qu’il a réussi des milliers de tentatives qui n’ont pas fonctionné. »

Echouer contient quelque chose de notre vérité. Les animaux ne peuvent échouer car tout ce qu’ils font est dicté par leur instinct : ils n’ont qu’à obéir à leur nature pour ne pas se tromper. L’homme échoue parce qu’il est homme et parce qu’il est libre, libre de se corriger et de progresser. L’échec n’est pas une mauvaise note  mais une interrogation qui peut ouvrir une porte vers un avenir et qui peut aider l’homme à se réinventer.   

              L’auteur illustre sa réflexion par l’échec apparent de Jésus : « Plus Jésus chute, souffre, plus il se rapproche de Dieu. Ce chemin de croix est l’acte fondateur du christianisme. L’humilité va ici jusqu'à l’humiliation et conduit à la rédemption. Jésus tombe plus bas que terre et c’est pourquoi il monte au ciel. L’épreuve est telle qu’il en vient à douter de son Père : ‘Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?’ … Mais ce doute  est lui aussi une leçon d’humilité, comme s’il fallait qu’il s’éloigne de sa propre divinité pour rejoindre les hommes, prendre à son compte notre condition jusqu’au bout. Ces derniers mots seraient alors, sous forme de question adressée à Dieu, l’ultime acte d’amour de Jésus pour les siens. »  (p 70)

              Que les échecs que nous avons vécus cette année soit source de vie nouvelle pour chacun d’entre nous. Bon temps de réflexion !

 

 

Juillet 2017                                                              R. Pousseur

 

 

La création se définit par rapport à l’homme. Mais qui est-il ?

  

 

 Le judaïsme maintient vivant la parole biblique. Le juif est plus hanté par le commencement que par la fin. Elie Wiesel est un juif hanté par le commencement. Pour lui, l’histoire juive, donc celle d’Adam, d’Eve, de Caïn et Abel et de Job… se joue au présent. Leur dialogue avec Dieu et leur  voix parlent aujourd’hui. Il est plus qu’indispensable de prendre le regard d’un juif sur les récits bibliques pour approfondir la Parole de Dieu.

Toute la création se définit par rapport à l’homme. L’homme est l’invité de marque de la création. Avec son regard sur la création, elle commence à exister en donnant un nom aux animaux. Donner un nom est participé à sa création. Au sixième jour, ayant créé l’homme, Dieu lui dit : J’ai travaillé jusqu’à ce moment, maintenant c’est toi qui continueras.  

Aucun homme ne ressemble à un autre mais tous ressemblent à Adam qui n’était pas juif. Nul n’est supérieur aux autres car nous avons tous le même ancêtre. Adam a été façonné avec l’argile venant des quatre coins du monde.  Que chacun se sente responsable des autres et du monde entier. Quiconque tue un homme tue le monde entier.  Les juifs voient d’abord l’homme avant d’être attentif à sa religion. L’homme ne se demande qui il est mais a les yeux sur Dieu et lui demande : « qui es-tu ? » Quand Dieu demande à Adam : « Où es-tu ? », C’est-à-dire : Quelle est ta place dans la création ? Où en es-tu avec ta vie ?

Eve fut créée pour le bien de son mari. Elle doit l’aider en s’opposant à lui, en le défiant, en enrichissant son existence et lui faire découvrir désir, ambition, regret et être le remède contre la solitude : Sans Eve, Adam aurait été homme mais non pas humain. Nous nous reconnaissons en Adam car nous devons découvrir le point de notre départ et créer notre vie pour aboutir…

L’homme est la première créature à découvrir l’attrait et le danger des secrets de la connaissance. Dieu a besoin de l’homme pour se faire connaître. L’homme a besoin de Dieu pour acquérir cette connaissance. Dieu est le créateur donc le tout puissant. Il va mettre deux mille ans à révéler son visage : un serviteur. L’homme est attiré par cette liberté de devenir par lui-même et le danger : devenir semblable à Dieu : devenir serviteur et on dominateur…

 

Elie Wiesel trace un portrait d’Abraham qui peut être le portrait de tout Homme en recherche : « Abraham : de premier ennemi de l’idolâtrie.  Le premier jeune homme en colère. Le premier rebelle à s’insurger contre le ‘système’, la société et l’autorité. Le premier à démystifier les tabous officiels et à lever les interdits rituels. Le premier à rejeter la civilisation pour former une minorité d’un. Le premier croyant. Seul contre tous, il se déclare libre. Seul et contre tous, il brave le feu et la foule, affirmant que Dieu est un et qu’il est là présent où on l’invoque, que le secret du ciel rejoint celui de l’homme… Il a quitté la maison de son père, combattu les princes et leurs armées, souffert de la faim et de l’exil, traversé l’opprobre, le brasier et la nuit; sa foi n’a jamais failli. »

 

Job est un père de famille comblé. Sa famille, ses troupeaux, ses biens sont le signe que Dieu est avec lui. Mais des événements dramatiques le dépouillent de tout ce qui faisait sa réussite. En un rien de temps, il a perdu sa famille, ses biens, ses amis et sa raison de vivre. Nu, il n’a plus comme domicile qu’un tas de fumier. C’est alors que ses amis essayent de lui remonter le moral mais en avançant des arguments stériles : Elifaz lui reproche de se croire sans péché, source de ses malheurs. Bildad veut bien croire qu’il est innocent mais il faut bien qu’il croie que Dieu qui l’a puni ne peut pas se tromper. Tzofer lui pose une question ravageuse : « Mais qui es-tu pour oser poser des questions à Dieu ? » 

Job va mettre en jugement Dieu : pourquoi ce mal qui semble être le vainqueur. Accusé par ses amis et en criant sa souffrance à Dieu, Job se révolte et met en cause un système religieux qui le met au banc de la société. Dieu finalement prend la parole pour dire à Job qu’il n’était pas présent quand Dieu a créé un monde merveilleux. Mais, Dieu s’intéresse-t-il à ce que vit personnellement Job ? On a l’impression que les malheurs personnels de Job ne compte pas pour Dieu. Dieu parle à Job de ce qu’il a fait comme créateur mais pas ce qui touche Job. Job est un rebelle libre et accusateur. 

Dieu parle à un homme défiguré par la maladie et vivant sur un fumier mais qui garde une certaine dignité. Mais il serait bon qu’un jour Dieu s’explique sur la question du ‘juste’ non seulement mis au banc de la société mais écrasé par le mal.

 

Juillet 2017                                                              R. Pousseur

 

Elie Wiesel Célébration biblique Editions du Seuil 1975 p70

 

L’Eglise catholique n’est pas en crise

car elle ne cesse de se remettre en cause et de se réformer

 

 

Jean-Luc Marion, professeur émérite de philosophie à l’université de Paris-Sorbonne et académicien, s’est posé la question brûlante : ‘Y a-t-il un avenir catholique dans la France actuelle ? Il présente ses réflexions dans  Brève apologie pour un moment catholique paru chez Grasset en 2017 

              Il y a quarante ans, Jean-Paul II lançait du balcon de Saint-Pierre cette injonction aux catholiques : « N’ayez pas peur ! » Aujourd’hui, ce serait plutôt les catholiques français de lancer aux non catholiques effrayés par le retour du cléricalisme cette injonction : « N’ayez pas peur de nous ! »  

« Des catholiques, il y en a encore et même parmi les gens bien, les intellectuels fréquentables, les hommes d’affaires respectables, les artistes considérables, les politiques qui comptent, des journalistes qui causent. Sans parles de la piétaille, qui se réveille, parfois se montre en public et même fait démonstration dans le rue. »  (p 10)  Pourquoi reste-t-il des catholiques ? Ce qui les fait marcher, c’est Jésus-Christ. « Ils croient dur comme fer que donner vaut mieux que recevoir; que se conserver à tout prix conduit à se perdre et réciproquement , que se perdre permet de sauver et se sauver; que la mort peut mener à la vie en plénitude. » (p 11) Voila ce qu’ils peuvent apporter à la communauté nationale française qui n’est pas en crise mais en décadence. « La liberté, l’égalité et la fraternité  tombent au rang de ‘valeurs de la République’ elles ne constituent plus rien en elles-mêmes, mais partent en fumée, comme ces slogans que scandent certains et que d’autres tuent. » (p 88) Quand on réduit toute chose à une valeur, on les réduit à rien.  La fraternité : être frères est avoir un même père… dans la république, qui est père ?

Quel rôle devraient jouer les catholiques dans le destin de la France qui est en décadence ?

L’Eglise n’est pas en crise car elle ne cesse de se remettre en cause, de se discuter et de se réformer. Il y a moins de pratique dominicale mais doit-on regretter qu’on est passé d’une adhésion de simple convenance  à une pratique religieuse qui implique une conviction forte et réfléchie ? C’est Jésus ressuscité donnant son Esprit qui prend en charge le salut de l’Eglise, de sa croissance, de sa puissance, de son efficacité, de son amélioration.  Il s’en charge en nous demandant de nous convertir à son Esprit. L’Eglise comme une société humaine parmi d’autres dans le monde, ne doit pas être le souci des chrétiens. La pratique de la foi doit oublier de s’intéresser à la réforme des institutions ecclésiastiques. Laissez ce souci aux ouvriers spécialisés. Les saints seuls réforment l’Eglise en l’édifiant. « L’Eglise doit continuellement changer pour devenir à chaque époque et en chaque lieu le même et unique accès au Christ. » (p 31) 

Les catholiques sont des gens comme tout le monde sauf qu’ils ont foi dans le Christ. Ils sont l’ambition de réussir à vivre comme Jésus a réussi à vivre pleinement sa vie humaine. Pour eux, à la suite du Christ, seul l’amour compte seul l’amour agit. « Nous entrons dans un moment catholique parce que nous entrons dans un moment critique – un moment où se trouve en jeu, dans la société française, la possibilité d’une communauté qui mette en œuvre l’universel. Pour rétablir l’universel, il faut vivre en communion avec les autres. En F>rance, qui peut mettre cette communion en œuvre ? « Le moment de l’universel devient ainsi la responsabilité au premier chef des catholiques. Cette charge lourde demande l’aide de tous. »

Juillet 2017                                                              R. Pousseur

 

 

 

 

L’art a le don de faire pressentir l'absolu, l'altérité, la transcendance.

 

La revue ‘Vie chrétienne’ publie un dossier consacré à "Ce que l'art nous révèle". La rédactrice nous a demandé d’introduire ce dossier par un article sur l'art

 

Qu'est-ce que l'art nous révèle ?

L’art accompagne l’histoire de l’humanité depuis la nuit des temps. Cette histoire nous apprend que les hommes partout dans le monde, marqués par leurs cultures et leurs histoires différentes, ont affronté les questions qui les taraudaient. Partout dans le monde, ils ont exprimé leur unité, leur recherche et leur expérience, souvent spirituelle, par des créations artistiques : danses, chants, tatouages de leur corps, mythes et poèmes, sculptures, dessins, architecture de bâtiments, rites religieux, et aujourd’hui, en plus, films, photos, vidéos… Il est surprenant de découvrir que ces créations artistiques ont été nourries par des cultures très différentes et en même temps sont un langage universel. Aujourd’hui les artistes ont acquis plus d’indépendance par rapport aux institutions du pouvoir et donc sont plus critiques.

 

En quoi les artistes nous font pressentir quelque chose de l’absolu, de l’altérité, de la transcendance ?

Nommé secrétaire national d’Arts-Cultures-Foi au service de l’épiscopat français, un ami, expert reconnu en art contemporain, m’a fait rencontrer à New York Andres Serrano. Cet artiste s’était fait connaître par le scandale d’une photographie de Jésus en croix, photo qu’il avait révélée dans un bain d’urine. Andres Serrano  m’a confié qu’il cherchait comment représenter Jésus en croix, illuminé de l’intérieur par son amour qui va jusqu’à demander à Dieu son Père de pardonner ses bourreaux. Comme certains peintres du Moyen Âge, il a utilisé l’urine pour donner une lumière particulière à son œuvre. Les Églises aux USA ont vivement réagi et l’Église catholique aux USA l’a menacé d’excommunication. Un sénateur est intervenu au Sénat américain pour lui supprimer toute subvention.

Cet artiste rend visible ce que beaucoup ne voient pas. Andres Serrano m’a montré quelques unes de ses photos : Une moitié de visage de jeune fille aux yeux clos, un voile blanc couvre le reste de la tête. On dirait une madone endormie. La photo est superbe. Pourtant elle a été prise dans la morgue de la police de New York. Cette jeune fille sans nom a été violée et assassinée. « Je voulais montrer que même dans la mort, la plus abjecte ou la plus violente, les traces du mystère de la vie sont encore présentes. » Il nous montre une autre série de photos sur des ‘sans domicile fixe’, des clochards de New York, cette ville si opulente.  Les visages sont marqués par les blessures de la vie, la saleté, les ravages de l’alcool, ou par la vieillesse prématurée. Pourtant l’artiste a su capter dans leur regard ou dans leurs mains un sursaut de dignité ou un éclair d’humanité. Ces photos nous rendent ces hommes et ces femmes, en pleine déchéance, soudainement proches et infiniment respectables, comme s’il s’agissait d’amis ou de familiers.

Qui ose aujourd’hui dialoguer avec ceux et celles qui frôle la mort, avec ceux qui souffrent, ceux qui sont rejetés à cause de leur sexualité ou de leur couleur de peau, la violence, l’intolérance ? Les artistes comme ce photographe sont des porte-parole des déchirures et de la beauté des hommes, de la nature…  Un artiste donne à deviner, à pressentir la lumière que tout homme porte en lui. Il invite à découvrir l’invisible, à contempler les traces de lumière dans ce siècle si violent, si difficile pour nombre de nos contemporains. Véritable porte-parole de l’humanité, des plus pauvres, il révèle que l’homme est sacré car il porte en lui une lumière qui éclaire en vérité l’humanité.

 

Peut-on faire un lien entre l'art et la foi ?

Nous pouvons faire ce lien à condition d’accepter d’entrer en dialogue avec les artistes quand nous nous arrêtons devant leur œuvre. Il ne suffit pas d’avoir toutes les explications techniques d’une œuvre pour dialoguer. Encore faut-il faire silence intérieurement et laisser l’œuvre nous parler pour ouvrir notre cœur au coeur de l’artiste. Quand on peut dialoguer avec l’artiste à propos de son œuvre et lui partager comment elle parle à notre vie, la rencontre devient enrichissante. J’ai été surpris de rencontrer un artiste qui créé ses œuvres d’art à partir de son corps humain, comme s’il pressentait les questions qui allaient surgir au début du XXIe siècle. La chair s’exprime, se montre, se pare, se sépare. Elle devient la clef de voûte d’une œuvre de grande portée sur l’instabilité de la condition humaine. J’ai eu l’occasion d’échanger longuement avec Lee Wagstaff, né à Londres en 1969, qui avait tatoué intégralement son corps et qui s’exposait nu dans une galerie parisienne. Il m’a confié que c’est après avoir lu et relu les récits de la Création dans la Bible qu’il avait pris pleinement conscience que son corps était une œuvre de Dieu et que sa mission était d’en faire un chef d’œuvre digne d’être exposé.

Jésus créa de nombreuses paraboles.  Ne portait-il pas un regard d’artiste sur ceux et celles qui criaient leur désespoir, leur envie de vivre autrement, leur soif de la force de Dieu ? Combien de fois leur a-t-il dit : « Ta foi t’a sauvé ! » Jésus ne vérifiait pas si leur foi était bien orthodoxe mais, avec l’œil de son cœur, il percevait la lumière qui brûlait en eux.

Du temps de Jésus, son peuple croyait que le Temple de Jérusalem était la demeure de Dieu. A la Pentecôte, Pierre proclame que la prophétie de Joël se réalise : ‘Il arrivera que je répandrais de mon Esprit sur toute chair… » (Actes des apôtres 2,17) Cette prophétie provoque une véritable révolution spirituelle qui se traduit même dans l’art. L’art sacré (à ne pas confondre avec l’art religieux) est pour les chrétiens l’art qui rend visible la lumière de Dieu présent dans les êtres humains et dans la nature.

 

Juin 2017                              R. Pousseur

 

 

 

 

Le cinéma nous apprend quelque chose de l’homme

 

La 5e conférence de Carême à ND de Paris a été prononcée, le 2 avril 2017, par le P. Denis Dupont-Fauville et a porté sur le cinéma, sous le titre : Un Verbe de lumière. Art récent, le cinéma est à la fois populaire et complexe et peut, comme tout art, provoquer à la réflexion et à la méditation. Nous reprenons ici le dossier, présenté par Priscilla de Sèlve, dans un numéro récent de la revue diocésaine de Paris, intitulée Paris Notre-Dame (n° 1664)

 

Le dossier commence par une présentation du conférencier de Notre-Dame :

Ordonné en 1997, le P. Denis Dupont-Fauville est professeur de théologie dogmatique à la Faculté Notre Dame. Passionné de cinéma et critique pour Paris Notre-Dame, il présente sa conférence de Carême. Il se situe dans la lignée du P. Amédée Ayfre, critique de génie qui, dans les années 1950-1964 , fonda, aux côtés d’Henri Agel et d’André Bazin, les bases d’une critique spiritualiste du cinéma. Pour lui, ‘’l’écoute du verbe cinématographique nécessite un apprentissage qui ne peut être immédiat’’. Eduquer à l’image, aider à comprendre ce qu’a voulu dire le réalisateur, déterminer si tel film fait grandir l’homme dans son humanité ou s’il l’appauvrit, voilà ce que cherche ce passionné du 7e art dans le cadre du ciné-club Paroles et regards, qu’il anime une fois par mois . Pour lui, ‘’il y a bien une manière chrétienne de voir les films’’ ; ces mots sont du cardinal Jean-Marie Lustiger qui fonda ; à son époque, les Semaines Chrétiennes du Cinéma.

 

Puis, suit un échange entre la journaliste de PND et le P. Denis Dupont-Fauville :

 

PND – En quoi le cinéma fait-il partie de la culture ?

P.DDF : Le cinéma fait partie de la culture dans toutes les acceptions du terme : l’acception classique, c’est-à-dire les grandes œuvres et le patrimoine culturel en général. Mais aussi l’acception plus moderne : la culture est le milieu dans lequel on vit, le monde dans lequel on évolue. Les deux sont légitimes, distinctes mais pas indépendantes. Le cinéma fait partie de notre culture car il est intégré à notre vie quotidienne. Aujourd’hui, tout le monde a un écran, regarde des films, va au cinéma. Mais c’est aussi un art récent – la première projection en public a eu lieu de décembre 1895. Et, en 120 ans, il a produite des chefs d’œuvres à un rythme stupéfiant. C’est donc un des éléments les plus importants de la culture classique, alors qu’en apparence il est aussi un des éléments les plus banals de la culture moderne. Et comme toutes les grandes œuvres d’art, il nous apprend quelque chose de l’homme.

PND – Pourtant, pour la plupart des gens, le cinéma, avant d’être une œuvre d’art, est d’abord un divertissement. Est-ce, selon vous, la force du cinéma ou sa faiblesse ?

P.DDF : C’est à la fois une chance et un risque. Une chance, car les gens y ont facilement accès. D’ailleurs, la première chose à faire quand on va au cinéma, c’est de profiter du film. Une œuvre d’art est d’abord quelque chose qui s’offre aux sens. Le spectateur est don invité à rire, à pleurer, à être ému. On réfléchit ensuite. Et, quand on connait un peu le cinéma, on sait très bien qu’il y a un travail énorme derrière chaque film. Aucun plan n’est gratuit, aucun enchaînement de plans n’est fait au hasard, aucune musique n’est choisie sans but. Donc la question, une fois qu’on a vibré, c’est : qu’est-ce qui nous est montré ? Comment cela nous est-il montré ? Et vers quoi cela nous mène-t-il ? Et le risque, pour moi, c’est de croire que certains films, comme ceux de Tarentino, Besson ou Haneke, sont des films qui font grandir en humanité. Quand Michael Haneke intitule Amour un film où le meurtre est présenté comme la suprême sollicitude, que reste-t-il derrière ? Il n’y a plus rien d’humain. Ne demeure plus que cette pulsion de mort qui est en train de gagner.

PND – Vous voulez dire que, derrière cette simplicité apparente, non seulement il y a une complexité technique, mais il y a aussi une complexité narrative ?

P.DDF : C’est un des enjeux de cette conférence de Carême. Montrer comment, grâce au dialogue, on peut analyser un film, c’est-à-dire passer de la première étape, qui est indispensable, à la réflexion. Ce film m’a-t-il nourri ou seulement diverti ? A-t-il inscrit en moi des choses mauvaises ? Le P. Amédée Ayfre, formateur au séminaire St Sulpice et très grand critique de cinéma, disait que ce qui est important quand on regarde un film, c’est d’abord de remonter aux idées directrices. Au fond, que dit le film ? Puis il faut ensuite vérifier si l’interprétation qu’on en fait reflète la réalité du film, ou s’il s’agit d’une projection personnelle, qui serait contradictoire avec le cœur de l’œuvre. C’est un travail très exigent.

PND – En quoi le cinéma peut-il nous conduire au Christ ?

P.DDF : Le mot cinématographe renvoie à l’écriture du mouvement. Ce qui aide à poser la question de ce qui le distingue des autres arts. L’une de ses spécificités est qu’il produit des œuvres qui n’ont aucune matérialité. Il est impossible de toucher une œuvre de cinéma. Elle n’existe pas. Elle ne se crée que quand la pellicule se déroule. C’est de la pure lumière, qui dure ce que dure la lumière. Est cette lumière construit un discours. Exactement comme le Christ, Verbe de lumière. Quand on examine le processus de fabrication d’un film, on ne peut s’empêcher de remarquer un nombre étonnant de paradoxes communs au cinéma et au Christ : ainsi de la façon dont le cinéma réussi à réunir tous les arts existants, à l’image du Verbe incarné qui réunit plusieurs natures. On encore, de même que le Christ est la lumière qui n’aveugle pas mais disperse les ténèbres, le cinéma met en lumière nos ombres pour éclairer notre regard. Vous posiez la question de savoir comment le cinéma peut-il nous conduire au Christ ? Sans doute de deux manières. D’abord, comme évoqué, par les rapprochements auxquels nous conduit la méditation de ces paradoxes formels qui sont come un indice de la présence du Christ. Mais aussi parce que le cinéma est un art et que, comme tout art, il nous éclaire sur l’homme, nous en révélant des dimensions que nous ne connaissions pas, ou que nous ne percevions pas avec netteté. Et quiconque découvre l’homme et s’émerveille devant lui, celui-là va vers le Christ. C’est vrai pour tous les films, quels que soient leurs sujets et la culture dont ils sont issus. Des films étrangers à la culture indienne, comme Voyage à Tokyo du Japonais Ozu, ou La séparation de l’Iranien Farhadi, par exemple, nous disent sur l’homme et la famille des choses absolument universelles, qui peuvent aussi éclairer les chrétiens et leur permettre d’approfondir leur réflexion.

PND – Le cinéma est-il l’œuvre de Dieu ou bien l’œuvre du Diable, comme certains ont pu le penser au tout début ?

P.DDF : C’est d’abord l’œuvre de l’homme et, dans l’homme, le combat est toujours là. Sa puissance et sa fécondité montrent qu’il peut être porteur de quelque chose de vraiment divin. Mais l’utilisation perverse de ces mêmes moyens peut aussi aboutir à quelque chose de néfaste. Corrupti optimi pessima… La corruption de ce qu’il y a de meilleur est la pire.

 

Juin 2017                                            Jn.-C.  Faivre d’Arcier

Prêtre français de Saint Sulpice et chrétien cinéphile, Amédée Ayfre a défendu l’esthétique et le réalisme cinématographiques contre le cinéma religieux du « Cinéma catholique ». Le « réalisme cinématographique » est un instrument de révélation chrétienne du prochain. Brusquement décédé, Amédée Ayfre n’a pas eu la possibilité de dépasser ses premiers « Jalons pour une théologie de l’image ».

 

Paroles et regards : 7 avenue de Clichy, Paris 17° - contact@parole-et-regards.com

 

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