Dernières Contribution d'internautes

Ci-dessous vos dernières Contributions redistribuées selon le thème développé. Ces articles, commes les précédents, sont ensuites répartis sur des pages individuelles (voir ci-contre les listes par thèmes)
LANGAGE D'UN REGARD
Nous avons vécu la Semaine Sainte et les fêtes de Pâques dans la discrétion avec les nouveaux réfugiés de HOMS et d'autres villes
Syriennes sinistrées…
Le regard de ces réfugiés, exprime un code de langage humain assez complexe à percevoir avec le cœur et la patience :
1) Regard hagard :
Toujours sous le choc certains réfugiés ne comprennent pas ce qui se passe et s'enfoncent dans le silence dans un regard perdu.
2) Regard interrogatoire :
Pourquoi ce drame m'a choisi ? Quelle est ma faute ?pourquoi ma famille et ma maison ? Où sont mes amis, mes voisins, mon quartier, ma ville, mon école, mon église, mon curé, mon cimetière ?
3) Regard révolté :
Je suis une victime innocente, qu'ai-je fais pour mériter cette lourde punition ? Pourquoi cela n'arriverait pas aussi aux autres ? Dois-je être le seul à payer ?
4) Regard résigné :
Que ta volonté soit faite.. Je paie pour les autres.. je supporte la souffrance et l'abandon en tant que Croix salvatrice. Je me plie sur mes souvenirs.
5) Regard soumis :
Je n'y peux rien.. je suis devenu pauvre, dépendant pour la vie de mes enfants.. Merci de tout ce que vous faites pour m'aider.
6) Regard fier :
Je sacrifie mes biens pour la bonne cause. Priorité au salut de la patrie.
Vive la cause juste. Je m'engage encore plus loin s'il le faut.
7) Regard accusateur :
Vous regardez ma souffrance sans rien faire. Pourquoi vous êtes si lents à venir en aide ? Vous n'avez rien fait pour me défendre et arrêter le massacre ? C'est bien de votre faute que je suis là...
8) Regard rancunier :
J'ai tout perdu et vous me regardez avec pitié.. Que ce malheur vous arrive
aussi.. Pourquoi je dois souffrir seul ?
9) Regard optimiste :
Je n'ai pas peur, j'ai confiance.. Je peux recommencer à zéro ..La vie me sourira de nouveau .Le Seigneur ne me laissera pas tomber.
Ces réfugiés sont toujours sous le choc, et ne réalisent pas l'ampleur du drame. Ils n'ont pas encore assimilé leur nouvelle situation d'anti-chambre sur la route de l'exode.
Naviguer entre ces différents regards chaque jour et surtout pendant la Semaine Sainte est source d'une plus grande souffrance.
Beaucoup de ces états- d'âme se recoupent avec le regard silencieux des réfugiés Irakiens qui partagent notre vie d'inquiétude à Damas.
Impuissant devant le drame installé en Syrie depuis plus d'un an, sans merci et sans issue, tous ces regards souvent justifiés, croisent le regard attendri de notre Sauveur sur la Croix qui nous les renvoie....
SAURONS-NOUS ETRE A LA HAUTEUR DE CETTE DELICATE RESPONSABILITE ECCLESIALE ?
Avril 2012. + Samir NASSAR
Archevêque Maronite de Damas
En Syrie : UNE EGLISE EN DEROUTE ?
1) UN SILENCE BIEN PARLANT :
Depuis l'éclatement des événements douloureux en Syrie le 15 mars 2011, l'Eglise de Syrie dans toutes ses composantes vit un problème de conscience. Cette Eglise est restée silencieuse et muette devant la grande souffrance et le Drame qui déchire le pays depuis plus d'un an.
Au moment où les fidèles attendaient des orientations et des paroles d'Espérance Leurs pasteurs se réfugiaient dans le silence incompréhensif Pour éviter de prendre une position et se prononcer sur le drame, l'Assemblée des Evêques a annulé sous plusieurs prétextes ses réunions habituelles et extraordinaires, pour ne tenir qu'une seule session le 12 décembre 2011, 10 mois après le début de la crise.
Il faut dire que certains évêques s'alignaient sur la position du gouvernement par conviction ou par peur d'un alternatif islamiste radical, d'autres évêques plus critiques sont plus nuancés…Pris entre deux feux: un pouvoir central musclé et une opposition populaire étendue…Ce silence pourrait être bien parlant. Les chrétiens de Syrie sensés traditionnellement être alliés du régime en place pouvaient dire par ce silence leur neutralité devant ce conflit qui oppose alaouites minoritaires au pouvoir et majorité sunnite dans l'opposition.
2) REMISE EN QUESTION :
Toutefois regarder passivement le soulèvement populaire et la souffrance des compatriotes sans rien dire constitue pour les Chrétiens un problème éthique et moral qui pose un douloureux cas de conscience ....
Ce silence a choqué une partie des jeunes qui au bout de cinq mois ont commencé à se poser des questions et critiquer le silence de l'Eglise et protester contre les évêques qui ont affiché un soutien sans condition au pouvoir.
Un groupe de jeunes a remis un texte à tous les évêques leur demandant de ne pas parler en leur nom parce qu'ils ne les représentent plus. Un message dur qui dit beaucoup d'une rupture entre pasteurs et forces vives.
L'absence et le silence prolongés de l'Eglise, a poussé quelques prêtres et religieuses à prendre la parole et s'engager pour ou contre le régime. Nous n'avions pas le bon argument pour les faire taire et éviter ce débordement justifié.
N'aurions pas pu trouver dans l'Evangile et le Synode des Eglises Orientales un message chrétien d'espérance à proposer ?
3) SAGESSE OU PRUDENCE ?
Nous n'avons tenu depuis plus d'un an qu'une seule réunion avec une déclaration assez timide qui est passée inaperçue bien qu'elle était bien longtemps attendue… Au moment d'écrire cette lettre je reçois un fax qui annule la réunion du 20 Mars 2012 à Tartousse alors que trois voitures piégées viennent d'exploser à Damas et à Alep, augmentant l'angoisse des fidèles et des milliers de réfugiés perdus et amers cherchent soutien et assistance.
.Ce silence visait semble- t- il, à prendre un peu de recul par rapport au régime et par le fait même rassurer les musulmans sunnites de l'opposition… Est-ce une sagesse ou une fâcheuse prudence ?
L'Eglise Grecque Orthodoxe qui représente 60% des chrétiens Syriens, a observé cette attitude de prudence et dans leur deux synodes réunis en Juin et Octobre 2011 n'ont pas exprimé ni soutien au régime ni critique aux révolutionnaires… Nous avons suivi sans le dire leur exemple … Pourvu qu'ils y auraient encore des Chrétiens sur place. Les quatre évêques Orthodoxes et Catholiques ont quitté la ville d'HOMS depuis deux mois avec leurs 168 000 fidèles… D'autres diocèses suivront-ils ?
Faut-il proclamer l'espérance de l'Evangile ou observer " le silence" et la prudence ? L'Histoire dira un jour son verdict…Le Seigneur aussi.
Damas le 17 Mars 2012. + Samir NASSAR Archevêque Maronite De Damas
Le devenir des paroisses urbaines et la nouvelle sociabilité croyante
Est-il pertinent de s’interroger aujourd’hui sur les tendances émergentes du catholicisme contemporain, tandis que la pratique régulière comme le montrent les enquêtes sociologiques, ne cesse de diminuer ? Ces mêmes tendances font-elles vraiment sens et peuvent-elles influer à moyen terme sur la perte du religieux ?
Telles furent les questions qui ont motivées Bénédicte Rigou-Chemin à présenter une thèse de Doctorat en anthropologie sociale et historique à l’EHESS sous la conduite de Jean-Pierre Albert. Son titre : « Les virtuoses religieux en paroisse (individus qui ont le désir et la volonté forte de mettre en concordance leur vie quotidienne tant sociale que professionnelle, avec leur éthique religieuse particulière): une ethnographie du catholicisme en acte » donne le ton de la démarche. La thèse interroge en creux une mutation récente et fondamentale au sein de l’Eglise catholique : le devenir des paroisses urbaines et la nouvelle sociabilité croyante dans la lignée des transformations qui accompagnent le concile Vatican II.
L’objectif de la recherche ?
Conduire de l’intérieur, une analyse des transformations du catholicisme français dans deux paroisses toulousaines, l’une de type « ordinaire », animée par une communauté assomptionniste, l’autre « affinitaire » dédiée depuis quelques années à la pastorale étudiante à l’échelle de l’ensemble de l’agglomération. La recherche se fonde sur l’hypothèse implicite selon laquelle le changement qui s’opère au sein de l’institution catholique « devenue incontestablement minoritaire » peut et doit être observé « de près » si l’on veut en saisir à la fois les modes d’émergence, les dynamiques internes, les attributs des acteurs, traditionnels ou innovateurs. Le choix de deux paroisses d’orientations et de fonctions socioreligieuses différentes a permis de mettre au jour des modalités de fréquentation, d’affiliation et de fonctionnement contrastées en particulier autour de la notion de gouvernance paroissiale. Ce sont bien deux configurations originales du catholicisme localisé, dans leur fonction in extra et ad extra, qui se dégagent au fil des pages, donnant à voir la différenciation des intérêts religieux et la capacité d’invention institutionnelle au travers d’une figure type, celle du virtuose en paroisse.
En usant de ce terme, B. R-C ne nomme pas comme le fait Max Weber, ceux et celles qui se mettent volontairement en retrait du monde pour ne plus avoir qu’un agir spirituel. La catégorie de virtuose en paroisse désigne des individus qui ont le désir et la volonté forte de mettre en concordance leur vie quotidienne tant sociale que professionnelle, avec leur éthique religieuse particulière. Cette éthique, cultivée et entretenue, détermine non seulement un rapport au monde mais aussi des stratégies sociales particulières en matière de solidarités et d’accueil.
De ce travail nous retiendrons plusieurs points :
Tout d’abord l’accent mis sur une réactualisation du terme de paroisse montrant qu’il existe désormais une convergence entre deux modèles autrefois distincts : la paroisse ordinaire et la paroisse affinitaire.
L’enquête met aussi en évidence à l’échelle des deux communautés et de leurs acteurs locaux, la porosité de la frontière entre les courants dits « traditionnels » voire « traditionalistes » et les courants des communautés dites « nouvelles » ou « charismatiques ». Cette zone tampon des « tradismatiques » est intéressante pour l’étude des recompositions politico-théologiques en cours depuis 20 ans au sein du catholicisme romain.
Enfin, l’identification des tendances fortes des virtuoses qui se manifestent au travers d’une culture du service et du partage d’expérience fraternelle ou spirituelle. Cette culture de l’engagement qui a remplacé la militance des années 70/80 est sans doute un changement majeur chez les croyants, c’est elle qui participe à la cohésion de l’Eglise. Elle se manifeste également à travers une annonce directe et spontanée de la foi, une plus grande visibilité ainsi que dans une demande de formation spirituelle. Expérimenter sa foi et exprimer sa foi sont des formes renforcées d’affiliation de l’identité croyante motivées par la responsabilité de la transmission qui préoccupe les croyants virtuoses. Ces virtuoses se disent facilement en phase avec leur temps, en quête d’un christianisme affirmatif, qui leur donne des raisons de vivre. Une mutation importante concerne d’ailleurs leurs domaines de préoccupations : les relations internationales, le chômage, la précarité comme la bioéthique, le développement durable.
La thèse montre que si la virtuosité des croyants renforce la culture paroissiale, cela n’occulte pas les façons d’être et de faire propre à chacune les exposant aussi bien à des sursauts dynamiques comme à la fragilité.
En conclusion ?
L’auteur avance l’idée, que pour passer d’une pratique religieuse traditionnelle à la tendance d’un catholicisme citoyen, la paroisse justement pourrait être l’élément qui fasse lien. Elle apparaît comme un lieu ressource toujours d’actualité lorsque l’option a été faite d’une gouvernance souple, horizontale et surtout en constante redéfinition. Le modèle du prêtre, homme orchestre de la paroisse présenté comme un véritable chef d’entreprise ne saurait être écarté et s’avère être un préalable de taille dans cette évolution.
Bénédicte Rigou-Chemin
Si vous désirez entrer en contact avec l’auteur de cette thèse : b.rigou.chemin@gmail.com.
Dieu n'est pas grand,
Je fais référence à un livre que je viens de rendre à la médiathèque, sans même avoir eu le courage de le lire jusqu'à son terme. C'est un athée militant, américain, qui parle.
Alors, bien entendu, ça décoiffe, même si l'univers culturel des Etats Unis n'est pas le nôtre. Aux USA, la référence à Dieu est omniprésente. Les autorités font des références publiques à Dieu. "In god we trust" est la devise affichée sur les billet en dollar, et le glissement est rapide, leur dieu, parfois, c'est le dollar.
Mais ce glissement n'est pas réservé aux citoyens des Etats Unis...
L'auteur s'attaque d'abord aux "créationnistes", à ceux qui veulent voir dans l'univers la preuve d'un dessein intelligent, et non pas le fruit du hasard et de la nécessité. Mais cette première critique, forte à l'encontre des créationnistes américains, nous concerne moins si nous restons d'un esprit ouvert face à l'univers. Dieu n'est pas le mécanicien de l'univers.
La critique la plus forte porte sur les exactions des croyants, croisades ou autres massacres au nom de la foi. Cette attaque virulente est fondée, puisque l'Eglise, par la voie de Jean-Paul II notamment, a dû reconnaître les erreurs et les péchés accumulés au cours des siècles. Aujourd'hui, nous crions notre refus des persécutions contre les chrétiens en Irak, au Pakistan ou ailleurs, nous avons raison. Mais l'Eglise a couvert la conquête de l'Amérique, et peu répercuté les protestations de ceux qui rappelaient que les indiens étaient des hommes et non des esclaves à soumettre. L'Eglise a inspiré certaines chasses aux juifs "déicides", avant que les temps ayant changé, des chrétiens s'associent à la protection des juifs persécutés. Aujourd'hui, d'autres travers de l'institution sont à corriger. L'Eglise est faite d'hommes, et elle n'écoute l'Esprit qu'avec retard et difficultés.
Les critiques ne se limitent pas au passé. Aujourd'hui encore, des chrétiens prêchent une morale, et souvent en pratiquent une autre. La pédophilie n'est qu'un des exemples. Et chacun de nous sait bien, moi personnellement le premier, que nous prêchons un Christ et un Dieu d'Amour que nous reflétons bien mal.
Alors, ce livre n'est qu'un des rappels cruels mais nécessaires de la pauvreté qu'il nous faut assumer. Nous sommes des "vases d'argile" bien fragiles pour transmettre le feu de l'amour qui doit nous brûler.
Je viens d'emprunter un autre ouvrage : L'âge du renoncement, de Chantal Delsol. Cette anthropologue, membre de l'Institut, nous dit dans la présentation de son ouvrage qu'elle tente de déchiffrer une nouvelle étape de nos sociétés, après la religion. On en est plus à Marcel Gauchet qui marquait l'héritage chrétien dans la socièté moderne. La morale aujourd'hui est complètement affranchie de toutes racines croyantes.
Dieu est petit, son Fils est mort sur une croix, et sa résurrection serait passée inaperçue, si quelques témoins isolés ne l'avaient pas rapportée. Nous revenons à ce temps de fragilité et de témoignage. Mais nous avons aussi appris à lire les signes des temps, et avec Vatican II, à découvrir que l'Esprit travaille où il veut, bien plus largement que dans les limites rétrécies de nos paroisses. Gaudium et Spes nous appelle à la joie et à l'espérance, aujourd'hui. Même s'ils ne le connaissent pas, tous ceux qui font le bien sont inspirés par l'Esprit. "Dieu veut sauver tous les hommes" rappelle Saint Paul.
Juin 2011 - Gilbert
Les récits bibliques de la Création à l'épreuve de la science
Pendant des siècles, on avait lu les récits de la Genèse comme un compte-rendu de la formation de l'univers, dont l’Homme ; les connaissances du temps, tant historiques que géographiques, s'accordaient facilement à la vision du monde contenue dans le récit biblique. Les Pères de l'Église et les Docteurs médiévaux pensaient que le monde et les êtres vivants sortaient directement de la main de Dieu ; ils parlaient d'Adam et d'Ève comme des deux ancêtres de l'humanité, aussi réels dans leur existence que David ou le prophète Isaïe. Du XVIe au XXe siècles, la cosmologie, la géologie et la paléontologie ont fait apparaître une histoire immense et complexe : la vision du monde du monde classique ne pouvait plus convenir, et cela jetait le doute sur la vérité de la Bible qui apparaissait comme archaïque et naïve. La question a suscité, dans la conscience européenne toute imprégnée de christianisme, une crise grave dans les universités, les milieux intellectuels. Mais elle n'est pas restée dans le cercle des érudits : elle a touché un vaste public. Le choc a été rude. Protestants d’abord, catholiques ensuite, les chercheurs ont mis en œuvre de hautes exigences intellectuelles pour lire le texte biblique rigoureusement et déterminer ce que les auteurs bibliques avaient voulu dire en leur temps. Gros travail !
Au XIIIe siècle, Thomas d'Aquin ne se doutait pas que sa réflexion théologique posait des bases qui allaient être si précieuses plus tard. Pour lui, « l'inspiration » divine des auteurs bibliques n'est pas une manipulation de l'être humain par Dieu pour lui faire dire ce qu'il ne penserait pas. Dieu ne grave pas son DVD en l’Homme. Il est respectueux : pour dire sa « Parole » divine, il passe par les capacités humaines et les connaissances des auteurs, il laisse les auteurs exprimer eux-mêmes avec leurs propres moyens l’expérience spirituelle qu’il leur donne de vivre, qu’il leur « révèle ».
Cela veut dire que, pour bien lire un texte biblique, il est très utile de le lire dans sa langue originale et pas seulement dans des traductions. Il faut aussi tenir compte de son contexte historique et culturel, et donc le comparer aux textes contemporains, à savoir la littérature du Proche-Orient ancien. C’est ce qu’on appelle la méthode historico-critique. Elle remplit des bibliothèques entières.
D’autre part, la détermination du sens d'un texte suppose de tenir compte de l'intention de leur auteur humain. Le sens du texte est alors déterminé par ce que l'on appelle un « genre littéraire ». Par exemple, ce n’est pas parce que La Fontaine fait parler les animaux qu’il faut en conclure qu’au XVIIe siècle, les animaux parlaient ! La fable est un genre littéraire particulier, et non un écrit scientifique : à travers les animaux, La Fontaine parle des mœurs des hommes.
Dernier outil en date, la linguistique : l’étude des « récits » fait apparaître avec une clarté nouvelle ce que l’auteur d’un récit veut dire en se posant des questions très simples telles que : qui parle ?... à qui parle-t-il ?... pour lui dire quoi ?...
Combinant toutes ces méthodes, l'analyse rigoureuse des premières pages de la Bible montre que le premier récit de la création (Genèse 1,1-2,4) est écrit par des prêtres dans le genre des hymnes liturgiques, tandis que le second (Genèse 2,5-25 ; 3) est écrit par un « sage » cherchant à évoquer, par un récit analogue à celui des mythologies, combien la vie de l’Homme est à la fois belle et difficile.
Le terme Adam désigne à la fois l'homme et l'humanité, mais de deux manières. Le terme hébreu Adam figure dans les deux récits de la création. Il n’a pas tout-à-fait le même sens dans les deux. Je m’y attarde un peu à titre d’exemple.
* Le premier récit de la Genèse (Gn 1,1-2,4a) est une sorte de poème rythmé qui met en ordre des éléments dans une suite logique de production : le temps et l'espace, puis le ciel et la terre, puis les continents et la mer, puis les plantes, puis les animaux et enfin comme couronnement l'humanité. Celle-ci est désignée par le mot hébreu Adam. Que signifie ce terme ? Adam est un nom masculin, dont le féminin, Adamah, signifie la terre. Dans ce premier récit, il est employé avec l’article. On peut donc traduire « l’Adam » par : « le terrien » = l’habitant de la terre… « le terreux » = celui qui est fait de la même étoffe que la terre féconde… ou encore (Chouraqui) « le glébeux ».
Comment comprendre l’Adam ? Le mot est employé au singulier. En hébreu comme en français, quand on dit le chien, le lapin, l’homme etc., on parle de ce qui est le propre et la caractéristique commune de tous les chiens, tous les lapins, tous les hommes. Le terme singulier l’Adam désigne l'humanité. On peut le traduire par « l’Homme », avec une majuscule : au sens de l'être humain. On voit bien la maladresse d'employer le mot Adam comme le nom propre d'un individu, comme s’il s’agissait du premier homme.
Sous forme de récit, le texte biblique nous parle de l’humanité, en tant que voulue par Dieu ; il ne répond en rien à la question de commencement de l’humanité. C’est un écrit spirituel. Darwin peut dormir tranquille et nous avec lui.
* Le deuxième récit de la Genèse (Gn 2,4b-3, 24) est différent. Là, Adam se rapporte à un individu puisqu’il est placé en vis-à-vis de la femme, : on doit le traduire Adam par homme, au sens sexué du terme. Cet Adam est présenté comme le patriarche de l'humanité ; tout comme Abraham sera présenté plus loin comme le patriarche du peuple d’Israël.
Un patriarche fait naître une lignée. Aussi, cette situation de patriarche invite à ne pas limiter le nom Adam au patriarche de l’humanité, au premier homme. Par son récit en forme de mythe des origines, avec la création et la chute de l’homme (le « péché originel »), l’auteur biblique, un « sage » qui observe attentivement la vie que mènent les hommes, nous parle de la condition humaine, de notre difficulté à vivre selon les exigences du sens moral et la fidélité à l'Alliance avec Dieu.
Avec des images, le texte biblique nous parle de la condition humaine, à la fois belle et tragique ; il ne répond en rien à la question du commencement de l'humanité. C’est un écrit spirituel. Darwin peut dormir tranquille et nous avec lui.
Résumons-nous : Adam et Ève ne sont pas des individualités isolées, mais des figures englobantes pour dire qu'il s'agit de tout homme et de toute femme. La Genèse ne répond pas à la questions de nos origines, posée aujourd'hui par la paléontologie humaine, par la théorie de l'évolution et, plus largement, par la cosmogénèse.
Il en va de même avec le récit de la création du monde : il nous dit, de façon poétique, que tout ce qui existe vient de Dieu, trouve sa source en Dieu ; mais il ne dit rien du « comment », il ne nous raconte pas la formation des éléments depuis ce que l’on appelle communément le Big Bang.
Quelques fruits réciproques de l’inculturation de notre foi dans le monde scientifique moderne. A partir du XVI siècle, avec les découvertes prodigieuses de nos sciences, qui transformaient notre « représentation du monde et de l’Homme, les premiers chapitres de la Genèse ne pouvaient plus être lus naïvement comme une information sur l’origine du monde et sur les ancêtres de l'humanité actuelle.
Au premier abord, ces découvertes paraissaient casser l’autorité de la Bible, et donc notre foi. Il a pourtant fallu les entendre et chercher à les comprendre, honnêtement. Il a fallu accepter d’entrer dans les questions inédites et inquiétantes qu’elles soulevaient… accepter de se laisser déranger… accepter de n’avoir pas de réponse claire tout de suite… supporter des débats internes et externes souvent tendus… entendre, tout en restant libre, les autorités de l’Église crispées mais qui tenaient, contre vents et marées, que la Bible ne peut pas nous tromper… Pas facile ! Il y a fallu 4 ou 5 siècles. Plus d’un a désespéré (Renan, Loisy…).
Grâce à tout ce combat, il est devenu assez évident pour nous, aujourd’hui, que la Bible n’est pas faite pour nous renseigner sur ce que nous pouvons trouver par notre intelligence, mais pour nous dire ce que nous ne pourrions pas savoir par nous-mêmes : c’est-à-dire comment nous sommes aimés de Dieu et ce qu’il attend de nous pour nous marcher sur des chemins d’humanisation véritable, sur le chemin du salut.
Après coup, cette clarification s’avère très enrichissante, bien au-delà de ce qu’on aurait pu espérer : Notre lecture de la Bible comme Parole de Dieu se trouve enrichie de manière inédite, étonnante. Grâce à 4 ou 5 siècles de recherche, nous pouvons la savourer comme jamais, malgré son immense écart culturel avec notre époque.
La Bible tient le coup. Nous n’avons rien à craindre des découvertes de notre science, en quelque domaine que ce soit ; bien au contraire. Chaque époque peut apporter sa pierre, renouveler et enrichir, notre lecture.
Si Dieu n’intervient pas pour remplacer notre intelligence, nous sommes invités à une confiance fondamentale, de nature spirituelle, dans les ressources de cette intelligence humaine, même s’il peut lui arriver de déraper.
Inversement, par notre lecture de la Bible et par notre existence même, nous maintenons la question du sens de l’existence humaine et de Dieu ; une question à laquelle le savoir scientifique ne peut pas répondre mais qu’il n’a pas le droit d’occulter. Pas plus que la théologie ne peut prétendre enseigner la genèse du cosmos, de la vie et de l’Homme ; et pas plus que la théologie ne peut mépriser les découvertes de la science.
Ainsi, la science résiste aux possibles abus de pouvoir de la théologie, tandis que la théologie résiste aux possibles abus de pouvoir de la science. Chacune a besoin de l’autre pour rester elle-même.
Voilà, je crois, la grande leçon de ce bout d’histoire chaotique, qui fait partie du contentieux entre l’Église et la modernité. « On ne convertit que ce qu’on aime, disait le P. Teilhard de Chardin : si le Chrétien n’est pas en pleine sympathie avec le monde naissant - s’il n’éprouve pas en lui-même les aspirations et les anxiétés du monde moderne, s’il ne laisse pas grandir dans son être le sens humain - jamais il ne réalisera la synthèse libératrice entre la Terre et le Ciel (...) mais il continuera à s’effrayer et à condamner, presque indistinctement, toute nouveauté sans discerner, parmi les souillures et les maux, les efforts sacrés d’une naissance (...) Je pense que le Monde ne se convertira aux espérances célestes du Christianisme que si préalablement le Christianisme se convertit (pour les diviniser) aux espérances de la Terre. »*. J’ajouterais que « quand on aime », on est aussi un peu « converti » soi-même…
* Œuvres complètes, T. IX Science et Christ, Paris, Le Seuil, 1965 :
Quelques réflexions sur la conversion du monde (Pékin, 9 octobre 1936), p. 166.
Jacques Teisier
« La tentation du christianisme»
1re partie
Une compréhension de ce qui s’est passé aux débuts du christianisme (1re partie) pourrait-il éclairer la vie et l’action de l’Église dans le contexte dit « postmoderne » qui est le nôtre aujourd’hui (2ème partie) ?
La tentation du christianisme dans l’empire gréco-romain
D’après le livre de Luc Ferry & Lucien Jerphagnon La tentation du christianisme
(Le livre de poche, Collection biblio essais Grasset (120 pages - janvier 2010 - 4,50 €)
« Comment le christianisme a-t-il fait pour passer du statut de secte à celui de civilisation ? « Scandale pour les Juifs, folie pour les Grecs » : voilà comment saint Paul désignait le christianisme. Contre la Loi des Juifs et la Raison des philosophes, il entendait plaider en faveur du salut par une ‘foi' plus forte que la mort. Comment expliquer que ce scandale, cette folie, aient pu se développer, gagner et finalement s'imposer dans l'Empire romain à partir de Constantin ?» (p.10)
Il s'agit donc de mettre en lumière la « tentation », la « séduction », que le christianisme a fini par exercer dans cet empire romain, tout imprégné de religion de la cité et de philosophie grecque, et qui avait commencé par le voir d'un mauvais œil, jusqu'à le persécuter parfois. A partir de là, j’essayerai de tracer quelques perspectives pour aujourd’hui, dans le contexte qui est le notre d’un monde « postchrétien » qui se désintéresse du christianisme et qui se paganise.
La réponse tient dans une conférence à deux voix, donnée en Sorbonne le 16 février 2008, à l'initiative du Collège de Philosophie : Pourquoi le christianisme ? du point de vue des Romains , par Lucien Jerphagnon (p.13-41) ; puis, Pourquoi la victoire du christianisme sur la philosophie grecque ? par Luc Ferry (p.43-105). Les deux auteurs réussissent la prouesse de nous faire entrer dans des choses essentielles avec une grande simplicité.
A - Du point de vue de la religion de l’empire Romain
La religion des Romains était une religion de la cité, de « nous, les Romains » (p.29), et d’esprit très administratif : l'essentiel était d'exécuter scrupuleusement tous les rituels, à la virgule près, afin que les dieux continuent à veiller sur l'Empire, qui leur devait son formidable succès. Les chrétiens ont scandalisé : « L'inadmissible, c'était d'entendre ces chrétiens soutenir qu'il n'y avait de dieu que Christus » (p.26). Pareil sacrilège était de nature à faire vaciller les fondements mêmes de la cité.
Impasse ? Non, parce qu’en réalité, ces chrétiens rejoignaient en même temps chez les gens une attente cachée : « cette religion-là » impliquait « l'être humain tout entier, corps, âme, esprit, et pas seulement le citoyen, comme c'était l'usage depuis toujours. » (p.28-29). Elle rencontrait, chez les personnes, une « carence spirituelle » (p.29), un manque existentiel (p.31). C’est qu’on ne parlait guère avec l’Olympe, ni avec le dieu des philosophes grecs ! Tandis qu’il y avait chez les chrétiens comme une présence, qu’ils étaient les seuls à éprouver. Une présence qui inspirait leur comportement global, et pas seulement religieux. Une présence qui les accompagnait tous et chacun tout au long de leurs jours et, même, à les en croire, au-delà de la mort. Inhabituelle proximité pour un dieu. Plus encore, à les entendre, Christus s’était assimilé aux humains comme aucun dieu jusque-là, assumant la souffrance et la mort. Même si on ne comprenait pas très bien, on découvrait émerveillé que, pour ce dieu-là, un être humain comptait : pas seulement en tant que citoyen romain ou ressortissant de Rome, mais en tant que Marcus ou Julius ou Julia, en tant que lui, elle ou moi. (p.33). Et comme il en allait ainsi pour chacun et pour tous, l’idée d’une fraternité prenait forme ; l’idée d’un dieu d’amour impliquait celle d’amour sans frontière. Ainsi, la piété avait changé de nature ; elle n’était plus une simple affaire de rites à accomplir aux moments voulus : c’est soi-même qu’il fallait offrir et au dieu et aux autres, devenus autant de frères et de sœurs. Tout cela, à quoi personne n’avait jamais songé, avait de quoi fasciner… même si tous les chrétiens ne se comportaient pas de façon exemplaire, tant s’en faut. (p.34).
Un autre facteur, sociopolitique, a joué -il y a toujours une dimension sociopolitique dans le religieux ! témoin le procès de Jésus...- : la crise de l’Empire. On se sentait de moins en moins sécurisé, au point de se demander ce que les dieux pouvaient bien faire. Du coup, les dieux de Rome perdaient de leur clientèle au profit des cultes exotiques orientaux… et du dieu Christus !
Les chrétiens n’en restaient pas moins une minorité, interdite de droit. C’est avec la conversion de Constantin, à la fois sincère et politique, que le ferment explose… avec l’inévitable corollaire que la motivation de bon nombre de convertis de la dernière heure n’est pas forcément très évangélique. Constantin, lui, était depuis toujours très enclin à la religion, sa conversion était authentique… ce qui ne l’empêchait pas d’être en même temps un homme d’État. Il voyait bien que, christianiser l’Empire, c’était renforcer son unité. Mais ne nous trompons pas : il ne considérait pas l’Église comme une puissance sur laquelle appuyer son autorité, mais comme un corps sur lequel exercer cette autorité (p.35-39)… ce en quoi il restait bien Romain : la religion sert l’Empire.
B - Du point de vue de la philosophie grecque, adoptée par les Romains.
La philosophie grecque apparaît comme la version laïque, rationnalisée, sécularisée de la mythologie (p.42). La mythologie répond, sous la forme imagée de récits, au questionnement des Hommes sur le sens de leur existence et sur la façon de bien la mener, eux qui sont mortels et qui ont conscience de l’être. Son schéma de base est le suivant : s’il en est ainsi aujourd’hui, c’est parce qu’autrefois les dieux… et on raconte.
Le premier message de la mythologie grecque est que le monde n’est pas un chaos (Khaos), mais un ordre. Il est organisé, juste, beau et bon : c’est un cosmos. Ce cosmos est le fruit de la justice et de la bonté avec lesquelles Zeus a récompensé les dieux qui l’avaient aidé à vaincre les Titans, des dieux chaotiques et conflictuels. De ce fait, le cosmos devient un modèle de conduite pour les humains. Il ne s’agit pas, comme pour nous depuis Newton et les autres, d’une nature brute et dénuée de sens, mais d’un modèle d’harmonie, de justesse, de beauté. Bref : le cosmos est quelque chose de divin.
Les philosophes grecs ont voulu comprendre le monde avec les ressources de la raison humaine sans faire appel aux mythes de la religion. Il leur a suffi de transformer les dieux (celui du ciel, Ouranos ; celui de la terre, Gaïa, etc.) en éléments, et de se mettre à penser. C’était une extraordinaire révolution, semble-t-il unique dans l’histoire humaine. (p.45-50).
Le deuxième message de la mythologie grecque est que le sens de l’existence humaine n’est pas, ne doit pas être, la quête de la vie éternelle (p.53). Pour garder Ulysse, la déesse Calypso désobéit à Zeus : elle lui promet vie et jeunesse éternelles s’il reste avec elle. Pourtant, Ulysse refuse son offre. Pour Ulysse, le but de l’existence, le salut, ne réside pas dans la conquête de l’immortalité mais dans la quête de l’harmonie, dans la mise en accord de soi avec l’ordre cosmique garanti par Zeus. Or la place d’Ulysse est avec son épouse Pénélope. L’homme doit accepter sa finitude, sa condition de mortel -un message assez radicalement antichrétien avant l’heure !- : sa vie est réussie quand il trouve sa place dans le cosmos, son lieu naturel. (p.50-57)
Dans leur recherche rationnelle, les philosophe Grecs vont s’approprier les deux grands messages de la mythologie : le monde est un cosmos, et l’Homme doit accepter la mort pour occuper la place qui lui revient. Or le christianisme va « rompre radicalement avec ce message philosophique pourtant lucide et puissant » (p.57), d'une « rupture grandiose » (p.73). Comment et pourquoi ?
Pour les philosophes stoïciens, le cosmos est divin parce qu’il vient des dieux et non des hommes : le cosmos transcende l’humanité. En même temps, le cosmos est logos : il est logique, rationnel, accessible à notre petite intelligence puisqu’il est parfaitement organisé par les dieux. En tant que « mortels », et non immortels comme les dieux, il nous faut être à notre juste place, être ajustés à l’ordre du monde, et même aimer cette condition, sans nostalgie du passé ni espérance dans quelque avenir rêvé. Cela relève d’un véritable art de vivre.
Le christianisme opère trois ruptures fondamentales avec la philosophie grecque.
a. Une rupture dans la conception du monde et de la vie
° En Jésus-Christ, le Verbe -Logos- de Dieu s'est in-carné, s’est fait « chair » ! C’est tout-à-fait scandaleux et même absurde pour des stoïciens : le Logos ne peut pas se réduire à une personne, si extraordinaire soit-elle, puisque le divin est l’harmonie du monde, la structure anonyme et aveugle du monde tout entier, tel par exemple le mouvement ordonné et régulier des astres. (p.74-75). Saint Justin, vers 150, sera condamné à mort par le grand stoïcien empereur Marc-Aurèle à cause de cette façon de voir le divin.
A la prétention des philosophes de donner du sens à l’existence humaine par leur raison, de se sauver par leurs seules forces, le christianisme a la « folie » (1 Co) d’opposer l’humilité aimante de Jésus-Christ, qui se laisse crucifier… et l’humilité de ses disciples, les chrétiens, qui reçoivent de lui, en qui ils font confiance, ce qui va donner sens à leur vie et à leur mort. La raison n’est plus première, mais la foi. La raison va quand même garder une place importante : pour interpréter les Écritures, pour comprendre la création de Dieu, la nature (p.81). Comme tout vient du même Dieu, il ne peut pas y avoir de contradiction entre la raison et la révélation ; la raison doit être laissée libre.
b. Une rupture éthique
Pour le monde grec, le cosmos est un ordre : il y a une hiérarchie naturelle des êtres ; l'humanité elle-même est hiérarchisée par nature. C’est une vision aristocratique. Mais pour le christianisme, « la dignité morale d'un être » ne se « confond » plus avec « ses talents naturels » : elle dépend « de ce qu'il en fait » (p.87-90). La fameuse parabole des talents est la plus belle signature de cette révolution éthique. C’est l’invention historique de l’égale dignité fondamentale de tous les êtres humains (p.92).
c. Une rupture sotériologique (touchant à la doctrine du salut)
Dans ces conditions, le salut n'est plus une affaire de juste place dans le cosmos, dont nous deviendrons après la mort « un fragment anonyme et inconscient ». Il est espérance de « rester éternellement en vie » et de « retrouver ceux que nous aimons »… Il est « promesse » d’une personne, le Christ, à chacun des humains… Il est « une affaire personnelle », car « le Christ s'occupe de chacun d'entre nous » (p.94-95). Place à l'amour… Voilà « le cœur du cœur de la tentation chrétienne » (p.96), une tentation qui agit « sur les cœurs plus encore que sur les esprits » (p.104).
« C'est trop beau pour être vrai », pense Luc Ferry. Redoutable interrogation, qui est celle même de la révélation : une vraie nouveauté (sinon, quel intérêt !)… et, en même temps, une nouveauté qui met à jour la vérité de même de l'être (sinon elle ne nous concerne pas !). Puisant dans son expérience personnelle, Paul écrivait aux Corinthiens : « Nous annonçons ce que l'œil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce qui n'est pas monté au cœur de l'homme » (1Co 2,9). C'est un peu ce que semblent avoir expérimenté les Romains devenus chrétiens. Il resterait peut-être à préciser comment le « choc » de la rencontre avec l'Évangile vécu a fait office de révélateur pour eux-mêmes, plus que de simple réalisation d’une attente qui risque toujours de n’être une projection de nous-mêmes.
Ce retour sur le passé me semble intéressant parce qu’il nous fait toucher du doigt quelque chose du puissant ferment d’humanisation qu’est l’Évangile de Jésus-Christ. Nous n’avons pas à avoir honte de note fondateur !!! Mais nous sommes au XXIe siècle : à la lumière de ce passé, nous ne pouvons pas ne pas nous demander comment le message évangélique peut aujourd'hui toucher un monde qui lui est devenu très étranger, voire hostile. Le passé ne se répète jamais ; mais il peut souvent éclairer le présent.
Venons-en maintenant à l’époque actuelle… cf. 2ème partie
« La tentation du christianisme »
2ème partie
Une compréhension de ce qui s’est passé aux débuts du christianisme pourrait-il éclairer la vie et l’action de l’Église dans le contexte dit « postmoderne » qui est le nôtre aujourd’hui ? Quel visage du christianisme pourrait-il être tentant aujourd’hui ?
A - Quelques lumières tirées du passé.
De la naissance du christianisme dans le monde gréco-romain, nous pouvons tirer d’emblée deux éclairages :
° D'abord, ce n'est pas le nombre qui fait la vitalité d'une communauté chrétienne, et la fécondité de sa présence dans une société.
° Ensuite, comme les premiers chrétiens, nous n'avons pas à établir de savantes stratégies. Ce n'est pas nous qui construisons l'Église ni qui dirigeons sa mission dans le monde, et encore moins l'œuvre de Dieu dans ce monde : c'est l'Esprit saint ! Notre rôle à nous, disciples de Jésus-Christ, c'est de vivre au mieux ce que nous avons à vivre. Ce sont « les autres », ceux que le message chrétien vécu vient surprendre et toucher, qui nous révèleront peut-être le mieux où et comment la nouveauté de l'Évangile appelle l’Homme d’aujourd’hui, où et comment cette nouveauté peut féconder la terre des Hommes. Par exemple, il me semble qu'il nous faut écouter avec beaucoup d'attention celles et ceux qui se tournent vers nos Églises pour demander le baptême, ou pour « recommencer » une vie chrétienne : par quoi sont-ils motivés ? qu'est-ce qui les touche ou les a touchés dans l'Évangile, dans la manière de vivre des chrétiens ? quelle attente secrète l’Évangile est-il venu révéler et nourrir en eux ?
Je voudrais en donner rapidement 3 exemples ??? : faut-il les laisser…
° Une Algérienne voulait devenir chrétienne et l'est effectivement devenue. Je lui ai demandé ce qui l'avait attirée vers le Christ. Elle m'a raconté : à l'abbaye de Lérins, quand j'ai vu cet homme en croix qui mourait en souriant [le crucifix de cette abbaye sourit : signe symbolique de sa victoire sur la violence et sur la Mort], j'ai été touchée. Comment une telle chose était-elle possible ?...
° Un Kabyle voulait, lui aussi, devenir chrétien ; je ne sais pas s'il l'est devenu. A la même question, il m'a répondu : j'ai étudié, et j'ai vu que Jésus était le seul prophète qui n'avait jamais fait la guerre. Dans les deux cas, ce qui a touché était une certaine manière de vivre la violence des hommes, politique ou/et religieuse -un des drames du monde actuel-, et c'est au cœur de l'Évangile !
° Un jeune père, psychiatre, voulait faire baptiser son enfant, alors qu'il avait pris des distances à l'égard de son éducation chrétienne. Il m'a dit ceci, qui m'a beaucoup frappé : « Dans mon métier, je vois beaucoup de gens qui pourraient se remonter mais qui n'y arrivent pas. Ceux qui y arrivent font référence à une transcendance, ils ne s'appuient pas que sur eux-mêmes : c'est une chance que je voudrais donner à mon enfant dans la vie. » Au nom de quoi se battre, jour après jour, dans ce monde difficile, quel ancrage solide trouver ? Cela ne va plus de soi. Voilà encore un terrain où la foi chrétienne me semble pouvoir trouver un écho profond chez nos contemporains…
Nous pouvons, me semble-t-il, aller un peu plus loin, en essayant de comprendre ce qui se passe aujourd’hui par rapport au christianisme.
B - Un christianisme en tension avec la société « postmoderne »
Le XIXe et le XXe siècles avaient vu naître chez nous ce qu’on appelait une déchristianisation, accompagnée d’une perte de crédibilité de la foi et de l’Église, comme si elles devenaient étrangères à une société en transformation. Les chrétiens attiédis ont dû retrouver le souffle de l’Évangile, réaliser que la vie chrétienne n’était pas seulement le culte et la morale, qu’elle pouvait assumer, animer, toutes nos existences, naturellement orientées vers Dieu. On était optimiste sur le décalage entre culture moderne et foi chrétienne : puisque Dieu habite déjà en chacun, tout le monde peut entendre l’Évangile ; il est déjà là, enfoui.
Depuis quelques décennies, le contexte a pas mal changé. Beaucoup se reconnaissent dans les « valeurs chrétiennes », mais ils estiment pouvoir les vivre sans le carcan chrétien de la hiérarchie, des dogmes, des sacrements (cf. Luc Ferry, Frédéric Lenoir). Les valeurs évangéliques tiennent toutes seules ; un humanisme agnostique ou vaguement religieux leur suffit. Quelques autres mettent carrément en doute toute convergence entre les valeurs humaines et l’Évangile ; pour eux, le message chrétien est un mensonge qui écarte de la vraie vie (cf. Michel Onfray), ils contestent frontalement les valeurs évangéliques. Les sociologues disent que nous assistons actuellement en France, à une « exculturation » du christianisme. « Ex-culturation », c'est l'inverse de « in-culturation ». La culture de notre pays en particulier, et de l'Europe en général, a été profondément marquée par le christianisme, nous venons de l’entrevoir suffisamment ; aujourd'hui, nous assistons, particulièrement en France, à un processus inverse : un processus d' ex- culturation du christianisme.
Pourquoi ? Au-delà des raisons bien connues de la déchristianisation et de l’exculturation (errements historiques, discours sclérosé, défiance envers la modernité...), une raison très profonde me semble étroitement liée au libéralisme dit "sauvage" qui domine de plus en plus la planète, particulièrement dans la vie économique, et qui en vient à imprégner fortement les mentalités. Si l'Homme et l'humain ne sont guère que des machines à entretenir pour l'enrichissement d'une minorité, et non plus des partenaires qui font corps pour le bien de tous… alors, le christianisme devient un empêcheur de tourner en rond. Il gêne une économie matérialiste, consumériste, qui se sert de l'humain, mais se moque bien de le servir : témoin la terrible crise financière qui continue à faire vaciller la planète.... Telle est bien la tendance du système, au-delà de la bonne volonté de beaucoup de personnes. Alors, il faut déconsidérer le christianisme, casser son influence.
En outre, le christianisme, qui ne sépare jamais la personne de ses relations, gêne l’individualisme dit postmoderne, dans lequel on s'occupe avant tout de soi -ce qui, soit dit en passant, sert bien les intérêts du libéralisme à tout crin en lui évitant de faire face à une opposition trop organisée-. Pourquoi se fatiguer à faire attention à l'autre ? Pourquoi se fatiguer à tenir compte de son avis, de ses idées, de sa liberté ? Je fais ce que je veux, je me fais ma propre loi ; les autres, je m'en moque. Je caricature quelque peu, mais…
Nous sommes partie intégrante du monde qui est le notre, comme et avec Jésus ; mais, comme et avec Jésus, notre vie et notre message -dans la mesure où ils sont vraiment imprégnés du souffle de l'Évangile- entrent en tension assez profonde avec ce qu'on appelle la culture ambiante, les mentalités, l'ordre établi… y compris en nous-mêmes ! C'est dire que nous nous retrouvons aujourd'hui face à un problème qui ressemble pas mal à celui des premiers chrétiens dans le monde gréco-romain.
C - Inventer un art de vivre notre postmodernité.
La présence aux personnes par une attention discrète, l’écoute, le service rendu, c’est ce que les « catho » savent le mieux faire. Cela peut déboucher sur des questions de foi, sur une quête spirituelle ; ça vient quand ça vient… Mais on n’aime pas les gens pour les convertir !
C’est déjà beaucoup. Mais constatons que cela n’attire pas vers le christianisme. On admire les belles figures de l’abbé Pierre, de Mère Teresa, de sœur Emmanuelle… mais cela n’engage pas à grand-chose. Pourquoi ? Probablement parce que c’est un vécu très individuel : il concerne l’admirable charisme de telle personne, mais ce charisme ne me touche pas vraiment : il ne me concerne guère.
Comment donner à notre témoignage de vie un tour plus incisif ? Je crois qu’il ne peut vraiment concerner d’autres que s’il est incarné dans des questions à dimension collectives. Voici ce que je veux dire :
° Dans la vie de couple, l’éducation des enfants, on est tous un peu perdus devant toutes les carences et les ‘catastrophes’ que l’on peut voir… Voilà un « lieu » où nous aurions des pratiques nouvelles à inventer pour redonner consistance à l’union conjugale, à la vie de famille, à l’éducation des enfants. Je connais à Nimes un couple de médecins, 40/45 ans, qui résume ainsi son aventure avec les enfants en disant : « Peu à peu, nous avons pris le risque d’accompagner nos enfants sur le chemin qu’ils avaient eux-mêmes choisi, en veillant simplement à tenir les valeurs les plus essentielles. »
Il en irait de même % pratiques économiques… % résister à la fureur du toujours plus, en adoptant des modes de vie plus sobres, en apprenant à aimer ce que l’on a, ce que l’on vit… % usages asservissants d’Internet… % questions autour du vieillissement… % etc. etc.
Sur toutes ces questions, il ne s’agit pas seulement de défaillances personnelles ; il y a des facteurs collectifs. Nous sommes engagés dans une « pliure de civilisation ». Nos modes de vie changent très profondément. Ce qui se désagrège ou se tord est lié à la transformation de la vie sociale, de la culture. Devant cela, il ne suffit ni de faire la morale ni de faire du spirituel. Il s’agit de ne pas se laisser entraîner dans n’importe quoi, de résister à quelque chose de destructeur, ce qui suppose un discernement sur tout ce qui nous « fabrique ».
Nous avons des « non » à risquer. Nous avons à manifester notre refus de certaines manières de vivre plus ou moins imposées socialement, par nos conditions de vie (cf. dans les grandes villes, un mariage sur deux se défait : c’est lié à des conditions de vie, à des manières de vivre qui nous rendent extrêmement fragiles). Ce n’est pas une question de militance, comme dans les années post-68 : on ne changera pas le contexte de la société. Le fond du travail, c’est l’invention patiente, discrète, de nouvelles manières de se construire, de se poser pour résister au laminage social. Mais dans une société saturée de paroles et de grandes déclarations, nos « non » ne seront audibles et crédibles que sous forme de contre-propositions. Cf. la place les étrangers dans nos églises sera plus importante que toutes nos déclarations, même superbes ! Les étrangers se sentent-ils chez eux, dans nos église ? Y vivons-nous une rencontre heureuse des différences ?...
Il ne s’agit pas de fabriquer une contreculture chrétienne. La résistance, c’est réinventer d’autres pratiques sociales, telles qu’elles rendent plus désirable et plus facile de résister. C’est cette vie actuelle qu’il s’agit de vivre autrement, et non pas de vivre une autre vie, à part, sous cloche. Il s’agit de contribuer à l’invention de nouvelles manières, plus vivantes, de vivre nos réalités actuelles ; de nouvelles manières de vivre qui, parfois, nous viendront d’ailleurs, comme la confiance du centurion (Luc 7,9) ou celle de la Cananéenne (Marrhieu 15,28), qui ont tellement surpris et émerveillé Jésus lui-même… Nous ne sommes pas propriétaires de l’œuvre du Dieu de Vie parmi les Hommes !
S’il en va ainsi, il y aura certainement des gens qui demanderont à boire à la source… En Algérie, il y a eu longtemps des missionnaires présents discrètement, « faisant du bien » et se retenant du prosélytisme. Puis il y a eu Thibérine et nombre de religieux et religieuses assassinés alors qu’ils aimaient. Aujourd’hui, des gens frappent à la porte… La mission est un signe posé et non une stratégie. Quand le signe est posé avec force, il finit par susciter l’intérêt. C’est la puissance du message, c’est la puissance de la proposition qui compte. Si des gens s’y retrouvent, qu’ils viennent. Le problème n’est pas de les attirer, mais de les rejoindre et de les intéresser. Il s’agit de redonner à l’Évangile sa puissance inspiratrice dans tous les aspects de la vie actuelle, « postmoderne ».
Le débat est aujourd’hui avec les gens sincères passés à un humanisme postchrétien qui, dans la société, part un peu dans tous les sens. Ils ont presque tous des racines chrétiennes et même catholiques. Cet humanisme peut-il retrouver de la vigueur dans une confrontation avec l’Évangile ? En outre, il y en a quelques-uns en conflit majeur avec l’Évangile et ses valeurs en tant qu’empêchant de vivre vraiment : que peut redéployer en eux une rencontre avec des chrétiens positionnés différemment d’eux, voire en désaccord avec eux, mais n’étant pas moins qu’eux des vivants ? Nos modes de vie changent très profondément, il y a à inventer de nouveaux arts de vivre…
Le christianisme n’est pas une voie alternative à ce que vivent les humains. Nos « non » ne doivent pas s’exprimer sous forme d’interdits émanant d’un camp du refus, mais sous la forme des nouvelles manières de vivre que ces « non » nous inspirent, et que l’Esprit du Christ peut aussi inspirer à d’autres, « ailleurs ». S’il faut risquer des « non », ces « non » doivent toujours être de nouveaux arts de vivre. La question n’est pas d’être visibles. C’est plutôt de savoir quelles problématiques nous rendons visibles… Ce qui compte, c’est qu’il y ait des gens qui s’intéressent à leur vie, qui y croient… et non d’intéresser des gens à Dieu, à Jésus-Christ. C’est que Dieu, ou Jésus-Christ, révèle à des personnes l’intérêt de leur vie… que Dieu nous rende possible de croire dans notre vie, les yeux ouverts sur le monde tel qu’il est… un Dieu qui se tourne vers nous et nous adresse une parole pressante et « folle », car la question est moins de « se tourner vers Dieu », que de réaliser que « Dieu se tourne vers nous ».
En un mot, il s’agit d’accueillir non des idées nouvelles, mais une puissance de vie (qui parfois nous arrive aussi d’ailleurs !). Ce n’est pas au niveau des idées que Jésus nous rejoint, mais au niveau du « cœur », au niveau de l’engagement de notre être, de nous-mêmes, dans ce que nous vivons.
Avril 2012 Jacques Teissier
Un sacrement de l’accueil, de l’écoute ?
J'ai participé à un débat sur le sacrement de la Confirmation. Nous nous interrogions sur l'âge le plus adéquat de ce sacrement. Des jeunes (15 - 16 ans...) se préparent pour être confirmés. N’en faisons-nous pas l’élite de l’Eglise ? Ne devrait-on pas proposer ce sacrement plutôt, peut-être avant la 1° Communion... ? Pour les catéchumènes, ceux-ci reçoivent Baptême et confirmation en même temps, mais pas partout… De plus en plus on demande, pour être parrain ou marraine, un certificat de Baptême et de Confirmation... Tout cela montre le sérieux de notre Eglise pour l'éducation chrétienne, pour éviter de faire n'importe quoi et je suis bien d'accord... même si on retrouve là un certain élitisme!
Je m'interroge: la réflexion théologique indispensable, nécessaire, ne doit pas laisser de côté le chemin qui reste toujours à creuser, pour rejoindre tous ceux qui sont en recherche, loin de l'Eglise, elle doit nous y aider!... Cela suppose beaucoup d'écoute de notre part, prêtres et autres responsables de la pastorale. A travers cette écoute, l'Esprit doit bien éclairer les coeurs!
Pour moi, il y a un sacrement, celui un Pardon, qui n'est pas assez travaillé pour mieux le présenter et le vivre, malgré les efforts qui sont réalisés (cf journée du pardon...). On prépare, par exemple, beaucoup les enfants qui cheminent vers leur Première Communion, mais beaucoup moins vers le Pardon. Ce sacrement du Pardon n'est-il pas un chemin qui, petit à petit, peut se révéler dans une écoute pour beaucoup de personnes? "Laisser parler la vie", concrètement, entre nous, nous invite souvent à nous réjouir mais aussi à découvrir des démarches de pardon... Cette écoute, ce partage n'est-il pas un chemin vers ce sacrement du Pardon. Il y a là un appel à creuser ce chemin qui peut nous aider à redécouvrir l'importance de ce sacrement. Alors, la Confirmation, oui, consacrons lui toute notre attention... mais n'oublions pas qu'il y a d'autres sacrements, je dirais même "un sacrement" de l'écoute, du partage. En équipe de révision de vie, l'Esprit Saint nous conduit souvent à une conversion du coeur. Qu’Il nous aide à rejoindre tous nos frères qui sont sur le bord du chemin, loin trop souvent de nos savantes théories.
Novembre 2010 Un prêtre du Massif central
